Lorsque nous avons commencé à réfléchir à BeeWii, une conviction a rapidement pris une place centrale dans le projet : la souveraineté numérique ne se résume pas, selon nous, à la localisation des données. Savoir où sont hébergées ses données, sous quelle juridiction elles se trouvent et qui peut y accéder reste évidemment essentiel. Pour autant, nous avons choisi d’aborder la souveraineté sous un angle plus large : celui de la capacité d’une organisation à conserver la maîtrise de ses choix dans le temps.
C’est l’un des postulats à partir desquels BeeWii a été créé.
Au-delà de la localisation des données
Une entreprise peut faire le choix d’un hébergement français ou européen pour de nombreuses bonnes raisons : réglementation, proximité avec son fournisseur, maîtrise juridique, politique interne ou volonté de participer à un écosystème local.
Mais la localisation de l’infrastructure ne dit pas tout de la relation qu’une organisation entretient avec son système d’information :
- Peut-elle récupérer ses données facilement ?
- Peut-elle changer d’hébergeur ?
- Peut-elle déployer le logiciel ailleurs si ses contraintes évoluent ?
- Son système repose-t-il sur des technologies standards ou sur des services qu’il serait particulièrement difficile de remplacer ?
Ces questions nous intéressent parce qu’elles déplacent légèrement la notion de souveraineté. Celle-ci ne concerne alors plus uniquement l’endroit où fonctionne un service, mais aussi la marge de manœuvre dont dispose son utilisateur.
Pouvoir choisir, aujourd’hui comme demain
Nous ne pensons pas qu’il existe un modèle de déploiement adapté à toutes les organisations. Pour certaines entreprises, un service SaaS entièrement géré constitue probablement la meilleure réponse : il permet de bénéficier rapidement d’un outil sans avoir à exploiter soi-même son infrastructure. D’autres disposent d’équipes techniques, de contraintes réglementaires particulières, ou simplement d’une politique interne qui les conduit à privilégier une infrastructure qu’elles administrent directement. Entre les deux existent de nombreux modèles : cloud public, cloud privé, infrastructure dédiée, hébergement managé ou auto-hébergement.
Ce qui nous paraît important n’est pas tant de privilégier systématiquement l’un de ces modèles que de préserver, lorsque c’est techniquement raisonnable, la possibilité de choisir. Une décision pertinente aujourd’hui peut ne plus l’être dans plusieurs années. Les besoins évoluent, tout comme les technologies, les fournisseurs, les contraintes économiques ou la réglementation.
Nous voulons donc concevoir les logiciels BeeWii avec cette évolution en tête.
La dépendance n’est pas nécessairement un problème
Aucun système informatique sérieux n’est totalement indépendant. Un logiciel repose sur des bibliothèques, des systèmes d’exploitation, des bases de données, des infrastructures, des fournisseurs et de nombreux autres composants. Chercher à supprimer toute dépendance serait probablement illusoire, et souvent contre-productif.
Notre approche consiste plutôt à nous demander si ces dépendances sont connues, choisies et raisonnablement réversibles. Utiliser un fournisseur cloud n’est pas, en soi, contraire à notre vision de la souveraineté. En revanche, construire un produit de manière à ce qu’il soit pratiquement impossible de fonctionner ailleurs crée une dépendance beaucoup plus structurante.
Cette distinction influence directement nos choix d’architecture. Lorsque cela est possible, nous préférons nous appuyer sur des standards ouverts, des composants largement adoptés et des interfaces documentées plutôt que sur des mécanismes qui enfermeraient inutilement le produit dans un environnement particulier.
Le logiciel libre comme moyen, pas comme finalité
Le logiciel libre occupe naturellement une place importante dans cette réflexion. Il ne constitue cependant pas, à lui seul, une garantie de souveraineté. Un logiciel peut être libre tout en étant complexe à exploiter, dépendant d’une infrastructure particulière ou difficile à faire évoluer. Nous le considérons plutôt comme un levier supplémentaire de maîtrise.
L’accès au code permet d’étudier le fonctionnement d’un logiciel, de l’auditer, de l’adapter ou de continuer à l’exploiter indépendamment de son éditeur. La plupart des utilisateurs n’auront probablement jamais besoin d’exercer directement ces possibilités. Mais leur existence change néanmoins la relation entre l’éditeur et son client. Nous préférons que nos utilisateurs restent parce que le produit et le service leur conviennent plutôt que parce que quitter notre environnement serait techniquement trop difficile.
L’intelligence artificielle rend ces questions très concrètes
Ces réflexions prennent une importance particulière avec l’arrivée de l’intelligence artificielle dans les systèmes d’information.Les modèles, les fournisseurs et les usages évoluent extrêmement vite. Une entreprise peut vouloir utiliser un modèle aujourd’hui et en préférer un autre demain. Certaines données pourront être traitées par un service externe, tandis que d’autres nécessiteront peut-être un modèle hébergé dans un environnement davantage maîtrisé. Les arbitrages pourront être techniques, économiques, réglementaires ou liés à la confidentialité des informations traitées.
Dans ce contexte, nous pensons qu’il est utile de dissocier autant que possible les usages des technologies qui les rendent possibles. Une application ne devrait pas nécessairement imposer durablement un fournisseur d’intelligence artificielle simplement parce que celui-ci était le plus pertinent au moment où elle a été conçue.
Cette réflexion fait notamment partie des principes qui ont conduit à la création de Xolo, la passerelle de gouvernance des usages de l’IA que nous proposons.
Une souveraineté pragmatique
Notre vision de la souveraineté numérique ne repose donc pas sur l’idée qu’une entreprise devrait tout construire, tout héberger ou tout administrer elle-même. Nous ne cherchons pas davantage à opposer systématiquement SaaS et auto-hébergement, cloud et infrastructure interne, acteurs européens et acteurs internationaux. Les systèmes d’information modernes reposent nécessairement sur des choix et des compromis.
Notre conviction est simplement qu’une organisation devrait, autant que possible, rester en position de faire ces choix elle-même. Cela implique notamment de réfléchir à la portabilité des données, à l’interopérabilité, aux formats utilisés, aux dépendances techniques et aux possibilités de déploiement dès la conception d’un produit, plutôt que le jour où un changement devient nécessaire.
Le point de départ de BeeWii
BeeWii est né autour de cette idée.
Nous voulons construire un écosystème de logiciels professionnels pouvant être utilisés comme des services simples d’accès, tout en conservant une architecture suffisamment ouverte pour permettre d’autres modes de déploiement lorsque les organisations en ont besoin. Cela ne signifie pas que chaque application pourra fonctionner partout, de toutes les façons et sans aucune contrainte. Chaque produit aura ses réalités techniques. Il s’agit plutôt d’une direction qui guide nos décisions : éviter les dépendances inutiles, favoriser les standards ouverts, permettre la réversibilité lorsque cela est possible et laisser à l’utilisateur la maîtrise de ses données.
Notre définition de la souveraineté numérique n’a pas vocation à être universelle. C’est celle sur laquelle nous avons choisi de construire BeeWii. Une souveraineté qui ne se mesure pas seulement à l’endroit où se trouve une donnée, mais aussi à la liberté qu’une organisation conserve sur ce qu’elle pourra en faire demain.